Artips vous propose de réviser votre mythologie en revenant sur la représentation de cinq figures féminines de l’Odyssée… pour les faire sortir des clichés !
Pénélope, épouse idéale ?
Et si on commençait le voyage par la fin ? Les retrouvailles tant attendues d’Ulysse et Pénélope.

Retraçons la scène avec cette gravure de Taylor et Füssli : séparée d’Ulysse pendant vingt ans, Pénélope accourt vers lui et l’enlace de ses deux bras. Leurs visages se touchent, leurs yeux se regardent intensément et autour d’eux, plus rien n’a d’importance : ils filent le parfait amour.
Un peu trop beau pour être vrai, non ? Le texte d’Homère, lui, est plus nuancé.
En effet, quand Ulysse rentre enfin à bon port, on est loin des douces retrouvailles dépeintes ici… Pénélope, prudente, refuse d’abord de croire au retour de son mari. Ulysse se vexe alors et le lui reproche sévèrement.
Malheureuse, jamais en une faible femme, les dieux n’ont mis un coeur plus sec : est-il un autre coeur de femme aussi fermé ? S’éloigner de l’époux, quand, après vingt années de long maux et d’épreuves, il revient au pays !
Chant XXIII, traduction Victor Bérard
Bref, pas si sympa que ça, ces retrouvailles. Mais l’art, lui, a souvent romantisé la relation entre Pénélope et Ulysse et le film de Christopher Nolan en est le dernier exemple.

Même caricaturée par Daumier, la réunion du couple continue d’être une scène de tendresse et d’intimité.

Dommage, car ces représentations réduisent souvent Pénélope à l’épouse fidèle et idéale… Et elles manquent un trait essentiel du personnage : sa ruse, qui n’a rien à envier à celle de son mari ! D’ailleurs, on connaît souvent l’histoire du tissage ou du concours des prétendants, mais connaissez-vous la ruse du lit ?

Déjà trompée par le passé, Pénélope veut s’assurer qu’Ulysse est bien celui qu’il prétend être. Pour cela, elle demande à la nourrice de déplacer son lit conjugal. Ce mobilier, sculpté en bois d’olivier, est pourtant indéracinable… mais seul le couple le sait. Et le test fonctionne ! Ulysse s’offusque d’une pareille demande : plus de doute pour Pénélope, son mari est bel et bien de retour.
Pourtant, cette scène du lit, qui marque les véritables retrouvailles du couple, est presque absente de l’histoire de l’art.
Heureusement, Artips est là pour vous rappeler cet épisode où Ulysse, prénommé “l’homme aux milles tours”, se fait entourlouper par sa femme !
Circé, femme fatale ?
La maléfique Circé s’apprête dans ce tableau à jeter un mauvais sort. Malheur à qui trempera le bout de ses lèvres dans la coupe qu’elle tient au creux de sa main !

Le miroir placé derrière elle nous renseigne sur ce qui est en train de se passer. La sorcière prévoit de rendre l’homme qu’on voit s’approcher dans le reflet semblable au cochon étalé à ses pieds…qui ne fait pas franchement bonne figure.
Waterhouse érotise ici la magicienne en l’habillant d’un drap qui dévoile plus qu’il ne voile. Sa Circé incarne la femme fatale, séductrice et dangereuse, dont le pouvoir soumet les hommes.
Il faut dire que depuis l’Antiquité, son pouvoir de métamorphose fascine.

Mais la magie de Circé marque tellement les esprits qu’elle déborde largement de l’Odyssée ! En 2002, alors que Le Voyage de Chihiro paraît aux yeux du grand public, plusieurs spectateurs y voient une référence. La sorcière Yubaba qui transforme les parents de Chihiro en cochons et fait oublier leur prénom à ses employés pourrait bien être sa réincarnation...

Finalement, n’est-ce pas là que réside le pouvoir magique de Circé : continuer, des millénaires plus tard, à hanter nos imaginaires par ses sortilèges de métamorphose ?
Les sirènes, créatures fantastiques ?
Il est enfin l’heure de larguer les amarres et de voyager à la rencontre de ces fameuses sirènes...

Alors, femmes-oiseaux ou femmes-poissons ? Pour Marc Chagall, pas besoin de choisir : l’une n’empêche pas l’autre ! Et puis d’ailleurs, à cette question, Homère ne donne pas de réponse.
En fait, on ne sait pas grand-chose de ces sirènes. C’est l’un des épisodes les plus connus de l’Odyssée et pourtant l’un des plus concis. D’accord, elles ont une voix “fraîche” et “admirable”, mais encore ? De leur chant, presque rien n’est dit, si ce n’est qu’il s’adresse à Ulysse.
Viens ici, viens à nous, Ulysse tant vanté ! L’honneur de l’Achaïe… Arrête ton croiseur : viens écouter nos voix.
Chant XII, traduction Victor Bérard
Homère laisse aussi planer le mystère sur l'apparence physique de ces créatures. Mais l’art n’hésite pas, par bien des manières, à combler ce vide…
Dans la Grèce antique, les sirènes volent de leurs propres ailes et ressemblent plutôt à des harpies. De quoi donner la chair de poule…

Mais qui a dit que les sirènes devaient forcément être des créatures fantastiques ? En tout cas, certainement pas les étrusques !

Sur ce bas-relief, ni plumes d’oiseaux, ni écailles de poissons mais simplement trois sirènes tout à fait humaines, vêtues de la tête aux pieds et jouant tranquillement de leurs instruments. En dévoilant leurs talents de musiciennes plutôt que leur corps, ces sirènes sont finalement assez fidèles à celles d'Homère !
Mais au Moyen-âge, ces dernières troquent leur vilain corps d’oiseau pour un buste de femme et une queue de poisson.

L’épisode est d’ailleurs ré-interprété avec les codes chrétiens de l’époque. Ulysse, attaché à son pieu, se convertit en pieux catholique. Désirant poursuivre le droit chemin, il s’accroche, coûte que coûte, à la croix de son navire.
.jpg)
Quant aux sirènes, elles aussi se convertissent. Ce sont désormais des femmes à moitié nues qui attirent l’équipage d’Ulysse par leurs corps plutôt que leur art ! Plusieurs siècles durant, elles restent confinées à cette image.

Ici, dégoulinantes et sensuelles, les sirènes montent carrément sur le croiseur d’Ulysse ! Voilà que nos antiques sirènes grecques, complètement déplumées, laissent place à des corps nus et fantasmés.
Mais pourquoi leur a-t-on coupé les ailes ? Comment ces créatures de l’air se sont-elles métamorphosées en créatures de mer ? Ce n’est pourtant pas un sortilège de Circé…
Il nous faut poursuivre le voyage pour élucider le mystère.
Charybde et Scylla, monstres ignobles ?
Heureusement, des sirènes à Charybde et Scylla, le voyage est rapide ! À peine Ulysse échappe-t-il aux unes que de nouveaux monstres viennent déjà troubler son périple.
D’un côté du détroit, cette chose informe des profondeurs : Charybde, avide d’avaler les flots marins pour mieux les recracher ensuite. De l’autre, la terrifiante Scylla, dressée du haut de son rocher.
C'est un monstre affreux, dont la vue est sans charme [...] Ses pieds, elle en a douze, ne sont que des moignons ; mais sur six cous géants, six têtes effroyables ont, chacune en sa gueule, trois rangs de dents serrées, imbriquées, toutes pleines des ombres de la mort.
Chant XII, traduction Victor Bérard
Une Scylla purement monstrueuse, sans une once d’humanité… Pourtant les représentations du personnage ont de quoi surprendre : où sont donc passés ses cous géants, ses gueules effroyables et ses douze moignons ?

Volatilisés ! À la place, Scylla hérite d’une apparence où s’hybrident buste féminin, têtes de chiens et… queue de poisson. L’une des raisons de cette hybridation vient probablement de l’étymologie grecque du nom Scylla qui renvoie à l’imagerie du chien et du requin.

D’autres artistes ont même pris encore plus de libertés. La Scylla de Renan, “enfoncée à mi-corps dans le creux de la roche”, correspond à une partie de la description d’Homère mais en contredit totalement un autre. Ses têtes plantées sur des cous géants se transfigurent ici en un visage féminin grâcieux. En voilà une métamorphose !

Notre voyage touche à sa fin et, s’il l’on devait en retenir quelque chose, c’est que l'art ne se contente pas d’illustrer les figures féminines de l’Odyssée : il y ajoute ses propres mythes ! L’épouse follement amoureuse, la sorcière “femme fatale”, la sirène-poisson…
Des vases grecques au film de Christopher Nolan, une question continue de se poser : jusqu’où les figures féminines sont-elles fidèles aux originales ?

.png)




