Des représentations codées
Jusqu'au siècle dernier, l’histoire de l’art semblait raconter des récits très normés. Mais en y regardant de plus près, les représentations LGBTQIA+ n’en ont jamais été totalement absentes...
Disons qu'elles étaient plutôt difficiles à repérer. Et avant l'apparition des termes que nous utilisons aujourd’hui (orientation sexuelle, transgenre, queer ou identité de genre, par exemple), certaines œuvres pouvaient être mal comprises, tandis que d’autres étaient volontairement passées sous silence.

Prenons les représentations de saint Sébastien. Dans la tradition chrétienne, ce martyr est censé être criblé de flèches. Mais sous le pinceau de certains artistes, son supplice devient surtout prétexte à montrer un jeune corps masculin quasi nu, attaché, alangui, offert au regard.
Au fil du temps, cette figure a même été relue comme une icône gay : celle d’un homme puni pour ce qu’il est, mais transformé en symbole de beauté et de résistance.

Autre exemple : Le Sommeil d’Endymion de Girodet. Le sujet est mythologique, donc parfaitement acceptable au 18e siècle. Pourtant ce corps masculin endormi, doux et baigné de lumière, peut être perçu comme une image homoérotique. Rien n’est dit explicitement, tout se joue dans l’ambiguïté du regard.
Où sont les femmes ?
Du côté des représentations féminines, la situation est encore plus complexe. Les amours entre femmes ont longtemps été invisibilisées ou bien montrées sous le prisme du fantasme.
Un tableau comme Le Sommeil de Courbet, est ainsi peint pour un riche collectionneur : le couple lesbien existe, mais il est pensé avant tout pour le regard masculin (le fameux male gaze).

C'est avec un œil plus tendre que Toulouse-Lautrec nous montre des femmes dans leur intimité, sans les réduire à des objets de désir.

Et chez les artistes elles-mêmes ? Rosa Bonheur, grande peintre animalière du 19e siècle, était certes une célébrité en son temps, mais son orientation sexuelle, elle, était totalement passée sous silence, jusqu'à une époque très récente. Elle a partagé sa vie avec des femmes, notamment Nathalie Micas puis Anna Klumpke, mais on a longtemps préféré parler de simples "amitiés"...
Ce flou volontairement entretenu autour de l'homosexualité s'est bien sûr aussi appliqué à d’autres figures majeures de l’histoire de l’art, comme Léonard de Vinci ou Michel-Ange.
Sortir de l’ombre, œuvre après œuvre
À partir du début du 20e siècle, les choses changent peu à peu. La photographie permet notamment de conserver des traces plus intimes.

La photographe Alice Austen, par exemple, documente sa vie avec sa compagne Gertrude Tate, mais aussi tout un cercle de femmes qui posent, se déguisent, fument, dansent et inventent leurs propres manières d’exister. Ces images rares nous permettent aujourd’hui de voir des réalités longtemps absentes des musées.
Dans l’entre-deux-guerres, certains artistes vont plus loin : ils ne se contentent plus d’exister discrètement, ils affirment une identité.

À Paris, Romaine Brooks peint des femmes lesbiennes avec une élégance sobre et puissante, loin des clichés érotiques destinés au regard masculin. Ses portraits, souvent en tons gris, montrent des femmes sûres d’elles, en costume, au regard direct : une autre façon de représenter la féminité, le désir et l’indépendance.

Dans le même esprit, Tamara de Lempicka rend visible sa bisexualité notamment dans sa série de portraits de Rafaëla, muse rencontrée au bois de Boulogne. Son modèle passe d’objet à sujet de désir : elle n'est pas seulement regardée, elle regarde frontalement en retour.

Bien avant que le mot "non-binaire" ne soit utilisé, certains artistes questionnent déjà l’idée même d’une identité fixe. Dans ses autoportraits photographiques, Claude Cahun change d’apparence, brouille les codes du féminin et du masculin, joue avec les masques, les cheveux courts, les poses théâtrales.
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Le couple formé par les artistes Gerda Wegener et Lili Elbe, considérée comme l'une des premières femmes transgenres, occupe une place importante dans cette histoire. Avant et après sa transition, Lili pose pour Gerda, qui la représente sous les traits d’une femme sensuelle et mystérieuse.
Les années 1970 : montrer, dire, revendiquer
Après la Seconde Guerre mondiale, les discriminations restent fortes. L’homosexualité n’est plus systématiquement considérée comme un péché, mais elle est encore souvent vue comme une maladie ou une menace pour l’ordre social. Dans ce contexte, prendre la parole demande un vrai courage.
Un tournant majeur a lieu en 1969, à New York, avec les émeutes de Stonewall. Après une descente de police dans un bar gay, le Stonewall Inn, des manifestations éclatent. Elles deviennent un moment fondateur pour les luttes LGBTQIA+ modernes.
L’année suivante, les premières Marches des Fiertés sont organisées aux États-Unis. En France, la première a lieu en 1981.

Dans l’art aussi, cette période marque un changement. Certains artistes n’ont plus seulement envie d’être visibles : ils veulent affirmer, dénoncer, militer.
Francis Bacon, par exemple, n’a jamais caché son homosexualité. Dans ses œuvres, les corps masculins apparaissent souvent déformés, tendus, parfois violents, traversés par le désir et la douleur. Sa relation avec George Dyer, rencontré au début des années 1960, marque profondément son travail.

Moins connue que Bacon, la plasticienne Harmony Hammond se déclare publiquement lesbienne en 1973 et organise des expositions pour rendre les artistes lesbiennes visibles. Son objectif est clair : lutter contre l’effacement.
À New York, Andy Warhol explore lui aussi les identités en marge. Il s’intéresse très tôt aux corps masculins, au travestissement et au drag. Dans ses autoportraits en drag, il se maquille, se transforme, surjoue les codes féminins.

Dans le même milieu underground new-yorkais, Robert Mapplethorpe photographie des corps masculins, des nus, des scènes issues de la culture sadomasochiste. Ses portraits en noir et blanc, très composés, mêlent provocation, beauté classique et affirmation d’une sexualité longtemps considérée comme scandaleuse. Son œuvre fera l’objet de nombreuses polémiques, notamment autour de l’obscénité et de la place des artistes homosexuels dans les institutions.

Relire les œuvres autrement
Ces artistes ne travaillent pas tous de la même manière, ni avec les mêmes intentions. Mais ils ont un point commun : ils donnent une place nouvelle à des corps, des désirs et des identités longtemps absents des récits officiels.
Parler des artistes LGBTQIA+ et des représentations queer dans l’art, ce n’est pas réduire les œuvres à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre de leurs créateurs. C’est au contraire enrichir notre manière de les regarder. Derrière un corps, un portrait, une pose ou un autoportrait, il peut y avoir une histoire de liberté, de lutte ou simplement d’existence.
L’histoire de l’art n’est donc jamais figée : elle évolue avec les questions que l’on ose lui poser. Revenir sur ces œuvres, c’est aussi redonner leur place à celles et ceux que l’on a parfois mal compris, minimisés ou laissés de côté.
Les années 1970 marquent ainsi un tournant essentiel : celui où l’art LGBTQIA+ commence à sortir du silence, à s’affirmer et à revendiquer sa place. Et ce mouvement ne s’arrête pas là : dans les décennies suivantes, face à la crise du sida puis avec l’émergence de l’art queer, de nouveaux artistes continueront à faire de l’art un espace de mémoire, de visibilité et de résistance.


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